L’Ukraine prolongerait l’interdiction des réseaux sociaux russes


Le chef du Service de sécurité d’Ukraine (SBU), Ivan Bakanov, a proposé au Conseil de sécurité nationale du pays de prolonger l’interdiction des réseaux sociaux russes pour une durée de trois ans supplémentaires. Il s’agit de réseaux sociaux comme « VKontakte » (aussi connu comme VK) et « Odnoklassniki », qui sont désormais interdits en Ukraine depuis mai 2017.

Cette interdiction initiale a été promulguée par Petro Porochenko, alors président d’Ukraine, qui s’inscrivait légalement dans le cadre des sanctions introduites par l’Ukraine à l’égard de la Russie pour son annexion illégale de la Crimée et la guerre dans le Donbas. Un nombre de sites web russes a été alors interdit, y compris des services comme Mail.ru et Yandex.

« […] Une guerre hybride contre l’Ukraine continue et nous continuons de résister aux attaques informationnelles de la part de la Russie. Ainsi, il y a un sens dans la prolongation des sanctions : avec cela nous protégerons nos citoyens contre les fakes et les manipulations, et par conséquent nous préserverons la sécurité de l’État dans son ensemble. » – a déclaré le chef du Service de sécurité d’Ukraine.

Même si la logique semble être claire, les exemples dans le monde peuvent suggérer que l’interdiction totale d’accès aux sites web semble être impossible, sauf dans les cas d’une coupure complète de pays du réseau mondial comme cela fut le cas en Iran pour une brève période il y a quelques mois ou encore la Corée du nord.

Que nous disent les statistiques ?

Tenant compte du fait que l’Ukraine faisait, et fait toujours partie d’ailleurs, de l’espace informationnel russe, les réseaux sociaux russes étaient très populaires. On peut même dire que la pénétration du RuNet a été assez importante en Ukraine.

Ceci est causé par trois facteurs majeurs, notamment l’utilisation excessive de la langue russe par les citoyens ukrainiens, l’absence de l’État ukrainien dans la construction de son espace informationnel et, enfin, la politique russe à l’égard de l’espace post-Soviétique avec une promotion massive de la langue russe (pas seulement) dans ces pays.

Mais jetons un coup d’œil sur les chiffres. Selon l’Association ukrainienne d’Internet, entre septembre 2016 et septembre 2019 le nombre d’internautes ukrainiens qui visitaient VK de façon quotidienne est tombé de 54% à 10%. La même dynamique fût observée concernant Odnoklassniki – avec une diminution de 35% à 10%, respectivement.

Cependant, d’après les statistiques de SimilarWeb, le site Vk.com est le quatrième le plus populaire en Ukraine juste après Google, Youtube et Facebook. Le site national Ukr.net n’occupe que la cinquième place.

En mars 2020 le site Vk.com a été visité 1,81 milliards de fois, dont 77,97% des visites provenant de la Russie et 6,77% de l’Ukraine.

Statistiques de visites de Vk.com fournies par SimilarWeb

Nous pouvons estimer qu’un nombre d’internautes ukrainiens a abandonné les réseaux sociaux russes à cause de l’aggression militaire russe, alors que les autres n’ont pas souhaité utiliser des solutions techniques avancées telles que les VPN et, ont donc migré vers Facebook (croissance de 306,2% entre 2014 et 2019). Toutefois, nous pouvons considerer qu’il existe également ceux qui ne peuvent pas s’en passer et préfèrent utiliser un VPN afin d’accéder aux réseaux sociaux de leur choix, ce qui n’est pas forcément pris en compte dans les statistiques.

L’opinion publique polarisée

Selon le sondage mené en mars 2020 par Kantar TNS, la société ukrainienne est polarisée sur le sujet de la prolongation de l’interdiction des réseaux sociaux russe avec 46% de sondés qui soutiennent cette mesure et 43% qui s’y opposent.

Cependant, 42% des personnes ont répondu qu’ils n’allaient pas utiliser les services en ligne russes même si l’interdiction n’était pas prolongée.

En revanche, en 2017, la majorité des Ukrainiens était contre une telle interdiction. Selon le sondage mené par la Fondation « Les initiatives démocratiques », 53% des sondés se prononçaient contre l’interdiction des sites web russes (35,1% fermement contre et 18,3% plutôt contre), alors que seulement 21,8% étaient en faveur d’une telle mesure.

Même si les Ukrainiens considèrent souvent cette interdiction comme une limitation des libertés, nous pouvons constater qu’avec le temps, le nombre de ceux qui soutiennent cet « embargo » a augmenté de façon significative (plus de deux fois).

En justifiant la prolongation de l’interdiction des réseaux sociaux russes, le Service de sécurité d’Ukraine a estimé qu’ « environ 70% des informations destructrices concernant l’Ukraine proviennent de l’espace informationnel russe, y compris à travers les réseaux sociaux évoqués ».

Il est également opportun de noter qu’une telle interdiction a pour but de diminuer l’influence russe sur l’opinion publique en Ukraine et s’inscrit dans la logique de la Stratégie de sécurité nationale et de la Doctrine de la sécurité informationnelle de ce pays.