Les Français soutiennent-ils la Russie ? La propagande russe dit « oui »


Il est rare aujourd’hui de croiser quelqu’un qui méconnaisse les notions de « fake news », « désinformation », « manipulation de l’information » ou encore « guerre de l’information ». Depuis quelques années, non seulement le milieu des experts, mais également la société ont (re)découvert le danger de manipulation de l’information ainsi que le rôle de certaines puissances étrangères dans les tentatives de façonnage de l’opinion publique.

Ce n’est pas pour rien que la manipulation de l’information et la désinformation sont reconnues comme des enjeux importants dans l’Actualisation stratégique publiée par le ministère des Armées au début de l’année.

Voici ce que l’on peut y lire :

« […] la numérisation croissante des sociétés développées et l’interconnexion des données qui en découle augmentent leur vulnérabilité face à la manipulation de l’information, pratique contraire aux valeurs démocratiques. Plus ou moins discret, le travail de désinformation, démultiplié par l’hyperconnectivité et l’intelligence artificielle, débouche aujourd’hui sur une forme de subversion sourde, qui vise à accroître les tensions internes de la société ciblée, à l’influencer et à en favoriser la paralysie politique en semant la confusion. Le caractère très évolutif de ces manœuvres informationnelles, et leur perfectionnement, rendent le phénomène difficile à caractériser et à attribuer. Le champ informationnel, investi par les moyens numériques, est devenu une part clef des conflits, touchant les forces, les institutions et les populations. »

Et même si nous avons une tendance à analyser les activités de puissances étrangères dans notre espace informationnel, il serait, néanmoins, important de s’intéresser à la façon dont les médias étatiques russes façonnent l’opinion sur les événements internationaux d’une manière favorable pour la Russie.

A titre d’exemple, il faut noter le sujet de la perception de la Russie à l’international et l’importance que les Russes y octroient. Cette perception est tellement importante que les médias étatiques russes cherchent à tout prix à présenter aux lecteurs russes une opinion positive ou une approbation des décisions de Kremlin par le public international.

Ici, nous examineront les articles publiés par Ria Novosti, agence gérée par Rossiya Segodnia (du russe : Russie aujourd’hui) - une entité gouvernementale russe établie en 2013 par le décret de Vladimir Poutine. Il est à noter, que Rossiya Segodnia gère, entre autre, les sites tels que Ukraina.ru et Baltnews.lt, ainsi que l’agence Sputnik - une entité qui produit et dissémine de l’information dans plus de 30 langues.

Il a été décidé de sélectionner les articles publiés par Ria Novosti car ils visent, avant tout, le public russe en Russie. Tous les articles sélectionnés contiennent le mot « les Français » dans leurs titres :

  1. « Poutine survivra » : les Français ont ridiculisé le refus de Biden d’inviter la Russie au G7 (20 février 2021) - lien direct ;
  2. Les Français ont accusé les États-Unis d’avoir tenté d’embrouiller la Russie et l’Europe au sujet de Donbass (13 avril 2021) - lien direct ;
  3. Les Français ont qualifié la Russie de meilleur allié que les États-Unis (15 avril 2021) - lien direct ;
  4. « Ils le provoquent. » Les Français ont considéré le message de Poutine comme un ultimatum pour l’Occident (22 avril 2021) - lien direct ;
  5. Il est trop tard : les Français ont évalué la lettre des généraux à Macron sur l’effondrement du pays (27 avril 2021) - lien direct ;
  6. Ne mettez pas l’ours en colère. Les Français se moquent de la « petite guerre » de Biden contre la Russie (28 avril 2021) - lien direct.

Au regard des titres, le lecteur russe lambda devrait avoir une opinion de l’approbation et du soutien de la Russie par la France. Cependant, dès que l’on descends vers le texte des articles, nous observons qu’ils commencent tous, ou quasiment tous, de la même façon. Voici le tableau regroupant la première phrase de chacun des six articles sélectionnés :

Article Première phrase de l’article
1 Les lecteurs du Figaro ont été scandalisés par le refus du président américain Joseph Biden d’inviter la Russie à participer au G7.
2 Les lecteurs du journal français Figaro ont appelé à cesser de suivre aveuglément les États-Unis, qui tente de semer la discorde entre la Russie et l’Europe à cause l’Ukraine.
3 Les lecteurs du journal français Le Figaro ont critiqué le président américain Joe Biden et la chancelière allemande Angela Merkel, qui ont accusé la Russie d’amasser des troupes près de la frontière avec l’Ukraine.
4 Les lecteurs du journal français Le Figaro ont soutenu les propos de Vladimir Poutine sur les relations avec l’Occident.
5 Les lecteurs du journal Valeurs actuelles ont commenté une lettre de généraux et d’officiers français, dans laquelle ils mettaient en garde le président Emmanuel Macron sur le risque d’effondrement du pays.
6 Les lecteurs du journal français Le Figaro ont ridiculisé la réaction des présidents des États-Unis et d’Ukraine sur les exercices de l’armée russe dans le sud et l’ouest du pays.

Comme nous le voyons, chaque article évoque « les lecteurs » du Figaro et une fois de Valeurs actuelles. Si nous poursuivons la lecture, on s’aperçoit très vite que ces articles se basent uniquement sur les commentaires pro-russes présélectionnés, laissés sur les sites du Figaro ou Valeurs actuelles et ne représentent en aucun cas « l’opinion des Français ».

Avant tout, ces articles laissent penser au lecteur russe que « la France » ou « les Français » soutiennent le Kremlin. Ils visent également à inculquer à la population russe l’approbation du régime de Vladimir Poutine.

Deuxièmement, ces articles véhiculent certains messages de la propagande et de la désinformation russe pré-conçus, notamment un grand thème visant à briser l’unité au sein de l’OTAN opposant les États-Unis et les pays européens.

Troisièmement, les articles évoquant le soi-disant « soutient des Français à la Russie » pénètrent d’autres publics russophones, notamment dans les pays de l’ex-URSS, notamment les pays Baltes et l’Ukraine, ce qui participe à la création d’un image de « la France pro-russe » et qui peut nuire à la crédibilité de notre pays en Europe de l’Est.

Il faut tenir compte que Ria Novosti, avec d’autres sites visant des publics russophones dans les pays Baltes et en Ukraine, ainsi que l’agence Sputnik visant l’étranger, sont gérés par une seule entité étatique russe - Rossiya Segodnia. Par conséquent, la migration d’un site à l’autre du contenu représentant notre pays comme un pays « pro-russe », et le façonnage d’une telle opinion au sein de nos alliés en Europe centrale et orientale mérite une étude approfondie.