Le colonel Komov et la guerre de l’information


Il est temps d’écrire sur le colonel et professeur soviétique, puis russe, Sergueï Komov, l’un des théoriciens proéminents dans le domaine de la guerre de l’information. Pourquoi lui ? Parce que je me suis rendu compte que cette personnalité est méconnue, surtout parmi les experts francophones.

Il a donc consacré plusieurs articles au sujet de la guerre de l’information et maintenant il est temps d’exposer deux articles publiés dans le journal russe Voyennaia mysl (Военная мысль, du russe Pensée militaire) dans les années 1990. Et même si le premier article (que j’ai pu trouver) a été publié en 1994, le plus intéressant, à mon avis, est daté de 1996 et intitulé « La lutte informationnelle* dans la guerre moderne : problèmes théoriques ».

Une chose qui me surprend, c’est l’aptitude de la Russie à œuvrer sur des sujets stratégiques même aux moments où l’existence même de ce pays n’est pas certaine. Komov a commencé à théoriser lors d’une période difficile pour son pays, marqué par des perturbations économiques et l’incertitude de l’existence de la Fédération de Russie dans ses frontières (guerres de Tchétchénie, mouvements sécessionnistes, difficultés économiques, instabilité politique).

Dès le début de son article mentionné ci-dessus, il souligne à quel point l’importance de l’information a pris de l’ampleur au niveau des opérations militaires. En aparté, il faut dire qu’il a traité la guerre de l’information plutôt dans le contexte de la guerre conventionnelle et des opérations militaires, même s’il n’a pas du tout exclu l’application de cette infoguerre dans les domaines économique, diplomatique, idéologique, voire « géopolitique ».

Il distingue trois axes principaux de la guerre de l’information, notamment (schéma ci-dessous) : la fourniture de l’information qui consiste en la collecte de l’information, son analyse et l’échange au niveau de la chaîne du commandement ; la résistance informationnelle qui comprend en soi les mesures du blocage de l’acquisition, l’analyse et l’échange de l’information ainsi que l’introduction de la désinformation chez l’ennemi ; la défense informationnelle qui consiste en le déblocage de l’information nécessaire pour la résolution des tâches de gestion et le blocage de la désinformation, disséminée et introduite dans le système du commandement par l’ennemi.

D’ici découle, que le but ultime de la guerre de l’information, dans le cadre d’un conflit conventionnel, est l’obtention de la supériorité informationnelle à l’égard l’ennemi.

Déjà en 1996 il suggère que la lutte informationnelle serait une composante indépendante de la guerre et serait appliquée dans la guerre économique, diplomatique, idéologique etc. En outre, il note que cette infoguerre se déroule à l’échelle stratégique, opérative et tactique. L’une des chose principales concernant la guerre de l’information, que j’ai évoqué au début de ce blog, est le déroulement de la guerre de l’information aussi bien en temps de guerre qu’en temps de paix, contrairement à la guerre conventionnelle.

D’après le colonel Komov, il n’est pas toujours évident pour l’adversaire que la guerre de l’information se déroule contre lui. Il note qu’il est primordial d’atteindre la supériorité informationnelle afin d’acquérir la supériorité dans d’autres domaines de guerre, notamment l’air, la terre et la mer, et nous pouvons bien évidemment y rajouter le « cyber » dans l’approche occidentale.

Un an après, il publie un article intitulé « Les manières de la conduite de la guerre de l’information » où il essaie de conceptualiser un peu plus sur l’infoguerre, même s’il continue de présenter ses mesures majoritairement comme des composantes afin de capturer et de retenir la supériorité à l’égard de l’ennemi au moment de la préparation et du déroulement des hostilités.

Il divise les moyens de la guerre de l’information en trois principales catégories :

  1. Catégorie dite « de la force » qui consiste en la destruction des moyens de l’information par les armes ;
  2. Catégorie intellectuelle qui prévoit le contrôle réflexif de l’adversaire ;
  3. Catégorie combinée qui doit assurer la supériorité dans les deux précédentes catégories à la fois.

En plus de ça, il trace une similarité avec une guerre cinétique et souligne que la guerre de l’information peut être offensive et défensive. Dans l’infoguerre offensive il distingue les méthodes suivantes : blocage de l’information, distraction, immobilisation, épuisement, mise en scène, désintégration (scission), apaisement, intimidation, provocation, surcharge, inculcation et pression. La guerre de l’information défensive consiste seulement en deux méthodes : déblocage et juxtaposition.

Personnellement, je trouve important de souligner les trois méthodes offensives suivantes :

  • La méthode de la désintégration (scission) est plutôt utilisée dans la diplomatie ayant pour but d’inculquer chez l’ennemi une idée de la nécessité d’agir contrairement aux intérêts de la coalition. Afin d’atteindre cela, la désinformation de l’opinion publique de l’ennemi est nécessaire ainsi que la formation d’une vision fausse sur la situation politique et militaire chez les chefs d’Etats impliqués dans le conflit. En outre, la mise en œuvre des mesures contribuant à l’aggravation des contradictions existant réellement ou créées de façon artificielle au sein du « camp de l’ennemi », autrement dit semer la discorde au sein de la société d’un pays cible. Ceci a pour but de diminuer la puissance militaire et économique de l’adversaire.

  • La méthode de surcharge concerne le moment préparatif et le déroulement même des hostilités et consiste en la communication à l’ennemi d’une grande quantité d’information contradictoire afin de surcharger (perturber) son système de prise de décision et le forcer à prendre des décisions dans un climat d’incertitude.

  • La méthode de pression est basée sur la communication de l’information calomnieuse (diffamatoire, etc.) à la population à l’égard de l’ennemi, ce qui incite les associations, les organisations gouvernementales et intergouvernementales à agir à l’encontre du pouvoir politique du pays, compliquant la mise en œuvre d’idées (politique publique, réformes, opérations militaires, etc.). En pratique, nous pouvons parler de l’utilisation de moyens de communication (médias traditionnels, réseaux sociaux, moyens de propagande, etc.) de sorte à disséminer l’information (fausse ou anti-gouvernementale) afin de diriger la population d’un pays contre son gouvernement.

D’après le colonel Komov, il existe quatre formes principales de conduite de la guerre de l’information, notamment : l’impact informationnel, l’attaque informationnelle, la bataille informationnelle et l’opération informationnelle.

Pour résumer, les écrits réalisés par le colonel Komov dans les années 1990 témoignent d’un côté d’une compréhension au sein du leadership russe, de leur infériorité conventionnelle et économique à l’égard des pays occidentaux et de l’autre côté d’une recherche d’autres moyens « hybrides » de guerre où la Russie pourrait avoir la supériorité ou, au moins, pour compenser cette infériorité.

Si les travaux de Komov servent de base théorique de la guerre de l’information, ce concept s’est beaucoup adapté aux technologies contemporaines et a évolué de façon importante vers une approche non-militaire au sens pur de ce mot.


*Lutte informationnelle – Sergueï Komov parle de la « informatsionnaya borba » (lutte informationnelle), mais nous pouvons également mettre un signe d’égalité avec l’infoguerre, par conséquent traduisant cela comme « la guerre de l’information ».