La rhétorique belliciste russe suggère-t-elle une invasion de l'Ukraine ?.

Les informations concernant l’amassement des troupes russes près de la frontière ukrainienne et les craintes d’une éventuelle invasion ne cessent de faire la une de divers médias occidentaux depuis quelque temps. La rhétorique belliciste a également atteint un pic dans l’espace d’information russe. Samuel Charap de la Corporation RAND s’est empressé de publier un article d’opinion suggérant le changement d’approche envers la Russie que l’administration Biden devrait entreprendre. Il a également plaidé pour que Washington ne se concentre plus « uniquement sur contraindre la Russie », mais « pousse aussi Kiev à prendre des mesures pour mettre en œuvre ses obligations sous l’accord de Minsk II ». Minsk II qu’il a lui-même qualifié de « paix des vainqueurs, essentiellement imposée par la Russie à l’Ukraine au canon d’une arme ».

L’article d’opinion de Monsieur Charap repose sur quelques hypothèses, pour le moins discutables. L’une d’elles est l’inévitabilité d’une guerre totale entre la Russie et l’Ukraine, d’où la nécessité, à son avis, de contraindre Kiev à accepter les exigences russes pour empêcher une telle guerre.

Son article a suscité de vifs débats sur Twitter et dans différents médias, dont Politico, où il a été initialement publié. Mais nous allons plutôt nous concentrer sur un autre aspect des tensions russo-ukrainiennes, au lieu d’alimenter davantage ce débat.

La nécessité d’ancrer de jure l’Ukraine dans une « zone grise »

Même si personne ne sait ce que le Kremlin a en tête, pas même les experts les plus reconnus et les observateurs de longue date de la Russie, nous pouvons toutefois formuler quelques hypothèses sur un éventuel calcul de Moscou.

Tout d’abord, il faut prendre en compte que les accords de Minsk II n’ont pas apporté de résultat favorable pour Moscou. Alors même que la situation géopolitique actuelle est plutôt favorable à la Russie, qui s’illustre par Biden aux États-Unis, l’entrée de la France en période électorale, le Nord Stream II, la militarisation des migrants et leur utilisation contre l’Union européenne par le régime de Loukachenka, allié de la Russie, les prix extrêmement rentables du gaz naturel et équitables du pétrole brut. Ces deux choses peuvent inciter le Kremlin à agir. Moscou comprend également que l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN est une question qui relève d’une fenêtre d’opportunité, qui peut être ouverte, par exemple, si le futur transfert de pouvoir en Russie ne se passe pas comme prévu.

Le Kremlin sait également qu’une invasion à grande échelle de l’Ukraine pourrait avoir des conséquences désastreuses pour la Russie en raison du manque de forces nécessaires, et entraîner des coûts potentiellement extrêmes. Mais la situation géopolitique plutôt favorable pour la Russie présente une opportunité qui devrait être saisie de façon urgente et, satisfaire au moins à moitié l’objectif de soumission de l’Ukraine en s’assurant dans l’immédiat que l’Occident serait d’accord de proscrire formellement le statut neutre de ce pays, excluant ainsi toute possibilité pour l’Ukraine de rejoindre l’OTAN et l’UE. Cela satisferait temporairement la Russie jusqu’à ce qu’elle ait une autre occasion d’affirmer son contrôle sur l’Ukraine par le biais d’un large éventail d’outils variant de l’économie et de la diplomatie aux activités subversives.

Mais pour y parvenir, Moscou doit persuader les pays occidentaux du caractère inévitable d’une invasion à grande échelle, à moins que l’Occident et l’Ukraine n’acceptent les conditions russes. Le calcul du Kremlin est plus probablement basé sur l’expérience et les observations de l’Occident, surtout après les années 2008 et 2014. Les observations qui assurent la Russie que les puissances occidentales conseilleraient plutôt à l’Ukraine d’accepter les demandes russes au lieu d’assurer l’approvisionnement massif en armes pour augmenter considérablement les coûts de toute entreprise militaire russe possible. Par conséquent, ancrer de facto l’Ukraine dans une « zone grise » serait à ce stade un succès pour la Russie et c’est exactement ce que le Kremlin veut achever dans l’immédiat.

Il est intéressant de noter que le 18 novembre, lors du collégium élargi du ministère des Affaires étrangères russe, Vladimir Poutine a souligné le suivant : « nos récents avertissements se font encore sentir et produisent un certain effet : une certaine tension est néanmoins apparue là-bas », c’est-à-dire dans les pays de l’OTAN. Cette déclaration illustre également que Moscou a besoin de maintenir un niveau important de tensions, d’imprévisibilité et de semer la peur dans l’espace informationnel.

Le contrôle réflexif russe

Après l’annexion de la Crimée par la Russie suivie d’une invasion de l’Ukraine dans le Donbass qui dure depuis 2014, la présence d’une partie importante des troupes russes près de la frontière ukrainienne est devenue une banalité pour Kiev. De plus, l’armée ukrainienne en est ressortie comme l’une des armées les plus fortes et les plus prêtes au combat sur le continent européen, rendant extrêmement difficile pour les Russes de mener des opérations rapides résultant en la capture relativement facile de terres.

Il faut noter que les périodes d’intensification des hostilités et les changements du nombre de troupes russes présentes près de la frontière ukrainienne sont habituelles. On peut citer par exemple, les derniers exercices militaires conjoints russo-biélorusses Zapad-2021 à l’automne dernier. Sur le nombre de troupes russes aux frontières ukrainiennes le ministre de la Défense de l’Ukraine, Oleksii Reznikov, s’est exprimé le 3 décembre en déclarant qu’il y a actuellement 94,3 milles soldats russes en Ukraine et dans les environs « qui peuvent être utilisés pour une escalade ». Il convient de garder à l’esprit que ce nombre n’est pas extraordinaire et qu’il ne suffit en aucun cas pour mener une invasion de l’Ukraine à grande échelle.

Parallèlement à la rhétorique belliciste dans les médias russes visant l’Ukraine, le sujet d’une invasion à grande échelle de ce pays est devenu de plus en plus visible dans les médias occidentaux. Cela a suscité un vif débat entre ceux qui soutiennent l’idée de faire davantage de concessions à la Russie aux dépens de l’Ukraine et ceux, qui prônent un soutien quasi inconditionnel à Kiev. Cela a aussi déclenché une réaction en chaîne dans l’espace informationnel, qui s’illustre par certains médias qui proposent différents scénarios et vont jusqu’aux sondages demandant si l’OTAN devrait s’impliquer militairement en cas d’attaque à grande échelle éventuelle russe contre l’Ukraine.

Il faut admettre que ce bruit informationnel ressemble de plus en plus à une opération informationnelle (OI) russe comprenant des éléments du contrôle réflexif (CR). Le contrôle réflexif peut être compris comme l’influence exercée sur les acteurs, les persuadant de prendre des décisions préparées à l’avance par la partie en contrôle. La démonstration de force, de fausses intentions, ainsi que la désinformation font partie du contrôle réflexif.

Par exemple, nous pouvons faire une hypothèse basée sur des facteurs décrits ci-dessus, et ceux qui ont été omis, que la Russie mène une OI massive. Il s’agit notamment de jouer des muscles à la frontière ukrainienne et d’être extrêmement agressif dans l’espace informationnel pour faire craindre à l’Occident l’inévitabilité d’une invasion à grande échelle de l’Ukraine, ce qui devrait inciter les pays occidentaux à contraindre l’Ukraine de faire des concessions au nom du statu quo.

Alors que les OI russes en Ukraine visent à semer la panique au sein de la société ukrainienne, à présenter l’Occident comme un partenaire peu fiable et à diffuser le récit général selon lequel personne n’aidera l’Ukraine en cas d’invasion russe à grande échelle. Ce qui devrait façonner l’opinion publique en Ukraine et faire penser les dirigeants ukrainiens qu’il est donc préférable de mettre en œuvre Minsk II selon les termes russes et d’accepter des « lignes rouges » de Moscou qui ne cessent d’accroître.

Même si le meilleur scénario pour la Russie est de de jure sécuriser la place de l’Ukraine dans la « zone grise », du moins pour le moment, le Kremlin pourrait, néanmoins, être tenté d’intensifier le conflit dans le Donbass pour ajouter un peu de pression, si Poutine et son entourage supposent que la réponse occidentale sera insignifiante.


Cet article a été initialement publié en anglais sur Substack le 6 décembre 2021.