La proposition russe de la stabilisation de la situation au Soudan.

Les années 2018 et 2019 ont été marquées par des manifestations massives au Soudan contre le président du pays Omar al-Bachir, qui a été renversé le 11 avril dernier suite à un coup d’État organisé par l’armée.

En avril dernier, après le renversement du régime de Bachir, le site russe MBX Media a publié une enquête sur les activités russes dans le pays dans le but de soutenir le régime. Cette enquête contenait un document intitulé « Le concept de la campagne sur la stabilisation de la situation socio-politique au République de Soudan » qui a été transmis à MBX Media par le centre Dossier, projet non-commercial de Mikhaïl Khodorkovski.

C’est un secret de Polichinelle, que les russes, notamment leurs conseillers et les mercenaires du groupe de Wagner, étaient sur place au Soudan afin d’appuyer le régime et de former les unités de l’armée soudanaise. D’après le centre Dossier, ce document (accessible à gauche) a été composé par Sergueï Klyukine, le chef du « quartier général opérationnel » d’Eugène Prigogine à Khartoum. Le document contient la date – le 31 juillet 2018 et le lieu – Khartoum.

Ce concept est riche en recommendations et avait pour objectif de soutenir le régime de Bachir au Soudan. Il consiste en différents chapitres séparant les projets proposés. Le document énonce dès le début sa mission qui se résume en quelques mots : « Renforcement de l’influence de la Fédération de Russie en République du Soudan ».

Les auteurs de ce document sont dans l’optique de la prévention d’un coup d’État de « couleur », ce qui fait allusion aux « révolutions de couleur » (Ukraine, Géorgie, Kirghizistan) et au « printemps arabe » (Egypte, Tunisie, Syrie, Libye) ainsi qu’à la pensée stratégique russe qui estime que les puissances occidentales, notamment les États-Unis, organisent des « révolutions de couleur » et que ceci est également un danger pour la Russie.

Dans le cadre de ce blog, ce document constitue un intérêt très élevé, vu qu’il est dominé par la composante informationnelle. Il est proposé, entre autre, d’instrumentaliser les médias, de créer un pool d’influenceurs pro-gouvernementaux (journalistes, experts, personnalités religieuses et publiques…), de limiter l’influence de la presse d’opposition, la création d’un mouvement « Pour Bachir », de façonner l’image du président dans la direction de « Père de la nation », de créer une opposition controlée, de disséminer des « fake news », etc.

Le document propose également de mener une campagne afin d’introduire ou d’augmenter dans l’opinion publique l’image négative des États-Unis, d’Israël et des pays de l’Union européenne, notamment en les présentants comme les ennemis du Soudan. D’après les auteurs du document, il faut véhiculer les messages suivants : les États-Unis sont contre la paix ; la situation s’est empirée dans les pays qui ont connu le « printemps arabe » ; l’Occident est contre les pays du « tiers monde » ; l’Occident est contre la religion ; le Soudan est sous le joug de sanctions [occidentales].

Le projet ne se limite pas seulement aux actions visées à maintenir Bachir au pouvoir, mais il prévoit également de renforcer la présence russe dans le pays et sur le continent africain. Il est constaté dans le chapitre « Projet – le Monde russe » qu’il existe « une ressource énorme de l’attitude positive envers la Russie » au Soudan. Environ 10000 Soudanais ont étudié en URSS ou en Russie et qui « éprouvent un sentiment positif envers la Russie ». Il existe également une association des diplômés des universités russes à Khartoum comptant plus de 5000 membres.

Dans le but d’améliorer l’image de la Russie il est proposé de créer un centre culturel russe à Khartoum ainsi que d’engager les Soudanais à travers des moyens différents dans l’activité liée à la Russie. Il est également proposé de créer une base de données des personnes ayant étudié en URSS/Russie afin de distribuer de l’information favorable à la Russie à ces gens.

En bref, le document propose une palette de mesures pour maintenir Bachir au pouvoir tout en augmentant l’influence russe dans ce pays et dans la région. Ceci prévoit l’utilisation de l’opinion publique et de l’instrumentalisation de la population, comme prévu dans le cadre de la guerre de l’information. En outre, la stratégie s’inscrit dans les ambitions russes au niveau du continent africain.

Au niveau de la véracité de ce document, il pourrait en effet être faux, mais en le lisant, il me semble légitime. Nous pouvons faire beaucoup de parallèles entre les recommendations dévoilées sur ces 34 pages et ce que l’on a observé et ce que nous continuons d’observer en Russie et dans les régimes de l’espace post-soviétique qu’elle soutient.