La France dévoile une Doctrine de lutte informatique d'influence.

Au cours d’une conférence de presse le 21 octobre dernier, la ministre de la Défense française Florence Parly et le chef d’état-major des armées, le général Thierry Burkhard, ont présenté la Doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I). La publication d’« éléments publics » peut signaler que la France reconnaît et assume le déroulement d’opérations informationnelles sur les réseaux sociaux, mais également démontre qu’un écart au niveau doctrinal existe par rapport à d’autres acteurs comme la Russie ou la Chine diminue.

La publication de la L2I a été précédée par la création du COMCYBER en 2018 et la publication de l’instruction ministérielle relative à la politique de lutte informatique défensive (LID) la même année. Un an plus tard, ce corpus doctrinal a été complété par la doctrine militaire de lutte informatique offensive (LIO), alors que la parution de la L2I est un élément important qui devrait combler le manque doctrinal et donner un cadre pour la conduite des opérations informationnelles sur Internet par les Armées françaises.

D’ailleurs, la réaction de la part de la Russie n’a pas tardé. Moscou s’est précipitée à dénoncer la France par la voix de la porte-parole du ministère des Affaires étrangères russe, Maria Zakharova, pour avoir transformé « l’espace d’information en un champ de bataille de manière aussi ouverte » et a accusé Paris d’avoir « adopté presque officiellement un cours sur la militarisation des réseaux sociaux, sur la transformation des outils auxiliaires de la propagande militaire ‘classique’ en un type d’arme indépendant ».

Une telle réaction de la part de la Russie est compréhensible, car le Kremlin est habitué au langage diplomatique et retenu de la part de l’Occident. Cependant, les accusations russes sont sans fondement étant donné le rôle de ce pays dans les activités de guerre de l’information depuis au moins une décennie.

Il est aussi intéressant de noter que c’est bien la Russie qui a croisé le ‘glaive informationnel’ avec la France en Afrique l’année dernière, au moins selon Facebook, Stanford Internet Observatory et Graphika. Les deux derniers ont publié un rapport conjoint intitulé More-Troll Combat où ils expliquent que la France a réagi aux opérations informationnelles russes, notamment au Mali.

Tenant compte de ce contexte et contrairement à la politique de non-attribution de cyberattaques pratiquée par la France, nous pouvons supposer qu’en dévoilant les « éléments publics » de la L2I, Paris entre officiellement dans le terrain de jeu de la guerre de l’information où des puissances comme la Russie, la Chine et d’autres États mineurs sont actifs depuis un certain temps déjà. Toutefois, avec une différence importante qui distinguera les activités françaises sous la L2I des activités russe, en excluant le territoire national et en s’engageant à ne pas déstabiliser le processus électoral d’autres États.

Selon le site Zone Militaire, en France les opérations militaires d’influence (OMI) ont été conceptualisées en 2008 dans la Doctrine interarmées (DIA) 3.10.1. Ce travail a été mené par le Centre interarmées de concepts, de doctrines et d’expérimentations (CICDE). Néanmoins, nous ne sommes pas parvenu à trouver la Doctrine interarmées en ligne pour confirmer cela, malgré le fait que d’autres documents trouvés se référaient à la DIA 3.10.1.

La doctrine L2I explique le nouveau terme de lutte informatique d’influence qui devrait être compris comme :

« les opérations militaires conduites dans la couche informationnelle du cyberespace pour détecter, caractériser et contrer les attaques, appuyer la StratCom, renseigner ou faire de la déception, de façon autonome ou en combinaison avec d’autres opérations ».

Le document reconnaît que la guerre de l’information est déjà une « réalité quotidienne » pour l’armée française et décrit les objectifs et les types d’opérations. Par exemple, parmi les objectifs militaires de la L2I, on trouve : « détecter et caractériser les attaques informationnelles adverses » ou encore « affaiblir la légitimité de nos adversaires ». Quant aux types d’opérations militaires L2I, le document note les activités visant à « induire l’adversaire en erreur pour lui faire dévoiler ses intentions ou son dispositif », « promouvoir les activités des forces armées sur les médias sociaux » ou « dénoncer les incohérences ou mensonges de l’adversaire ».

Un élément incontournable de cette doctrine est le respect du cadre juridique national et le droit international. Les auteurs ont rédigé un chapitre distinct expliquant qu’en temps de paix, les opérations militaires du L2I « respectent la Charte des Nations Unies et le principe de non-ingérence » et qu’elles s’inscrivent dans le « cadre juridique applicable à l’engagement des forces armées ».

On apprend également qui serait en charge de la conduite des opérations de lutte informatique d’influence, où le COMCYBER aura le contrôle opérationnel alors que « les ressources humaines et moyens techniques consacrés à la L2I » seront concentrés au sein du Centre interarmées des actions sur l’environnement (CIAE), qui « regroupe déjà les acteurs français d’influence militaire ».

D’après les informations publiques, les opérations L2I rappellent bien les OMI vu qu’elles se concentrerons majoritairement sur les terrains où les troupes françaises sont présentes ou sur le point d’être déployées, autrement dit, principalement sur le théâtre africain. Cependant, la Doctrine ne limite pas à cette zone géographique l’application des opérations de lutte informatique d’influence, ce qui nous indique que les opérations dans l’espace informationnel adverse sont bel et bien possibles.

Par contre, les activités de la L2I ne doivent pas être confondues avec les cyberopérations et d’autres initiatives telles que Viginum, une agence récemment créée, qui se concentre sur l’analyse et la lutte contre la désinformation provenant de l’étranger et visant à déstabiliser l’État français.