La France adopte une nouvelle Revue nationale stratégique

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L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie, survenue le 24 février 2022, a marqué un moment décisif pour les priorités de la sécurité européenne et est devenue une source de gêne pour de nombreux Occidentaux qui avaient tenté de minimiser la menace russe. Certains ont même perdu le travail à cause de leurs évaluations erronées de la situation. Ainsi, le général Éric Vidaud - chef de la Direction du renseignement militaire (DRM) - a été démis de ses fonctions en raison de « lacunes dans l’évaluation de la guerre en Ukraine », seulement sept mois après sa nomination.

L’invasion a également apporté plus d’incertitude au climat de défense en Europe. Les capacités de renseignement nationales de la France ainsi que ses approches envers la région ont été contraires à l’évaluation américaine avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et il est par conséquent devenu nécessaire pour la France de s’adapter à la nouvelle réalité.

L’Actualisation stratégique, publiée en janvier 2021, est l’un des principaux documents doctrinaux français nécessitant la révision urgente. Le 9 novembre 2022, le président français Emmanuel Macron a dévoilé la nouvelle Revue nationale stratégique (RNS) lors d’un déplacement à Toulon - ville du sud abritant une base navale française.

Le nouveau document a remplacé l’Actualisation stratégique de 2021, qui avait été une tentative de modifier la Revue stratégique de défense et de sécurité nationale (RSDSN) initiale, publiée en 2017 - environ cinq mois après l’arrivée de Macron à l’Élysée. Contrairement à ses prédécesseurs, le nouveau document a été rédigé à la hâte et malgré le besoin pressant de revoir l’approche de la France vis-à-vis de la sécurité européenne, et notamment par rapport à la menace russe, le résultat semble bien modeste.

Le document de 60 pages est divisé en trois parties, la dernière proposant 10 objectifs stratégiques. Il reconnaît un « glissement stratégique », provoqué par l’invasion de l’Ukraine par la Russie, et prend acte du passage « d’une compétition latente à une confrontation ouverte, de la part de la Russie et, de plus en plus, à une compétition exacerbée avec la République populaire de Chine (RPC) », soulignant ainsi l’importance de la menace russe. Le fil conducteur du document est cependant la confirmation des hypothèses et des tendances identifiées dans les éditions 2017 et 2021.

Parmi les priorités de sécurité de la France, il n’est pas surprenant de trouver l’ « autonomie stratégique », qui est définie comme la « condition sine qua non de la protection de nos intérêts fondamentaux ». En outre, le document note que la liberté d’action et la protection des intérêts fondamentaux de la France doivent être assurées, avant tout, par la « crédibilité de la dissuasion nucléaire ». Même si cette déclaration ne fait que suivre la logique générale de Paris, les questions nucléaires sont de plus en plus à l’ordre du jour, d’autant plus que le RNS 2022 note que « l’utilisation par la Russie d’une rhétorique nucléaire à des fins offensives en appui de l’invasion de l’Ukraine est susceptible de fragiliser les équilibres stratégiques et, à plus long terme, de renforcer la prolifération ».

Le document note également que les « stratégies hybrides » ont montré leur impact. Une fois de plus, il n’est pas surprenant de voir l’Afrique mentionnée dans la RNS 2022, où la France continue de souffrir des actions hostiles de la part de la Russie dans le domaine informationnel et dans le cyberespace, qui suscitent un sentiment anti-français parmi les populations locales, notamment au Mali et en République centrafricaine. Le document va donc plus loin et reconnaît quelque chose de nouveau - la « fonction stratégique d’influence » qui « vise à promouvoir et à défendre les intérêts et les valeurs de la France » et est considérée, par le document, comme un volet « essentiel à l’expression de puissance ». Il convient de noter que la France a fait quelques progrès en matière de lutte contre l’influence malveillante étrangère sur le sol français, entre autres en créant l’agence anti-désinformation Viginum, qui vise à protéger le pays des opérations cybers et d’influence étrangères. Afin d’agir à l’étranger, la Doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I) a été dévoilée l’année dernière.

La manipulation de l’information (terme préféré en France pour « désinformation ») est mentionnée à plusieurs reprises dans le document, et reflète la sensibilisation accrue de la France à ce problème depuis 2017. La lutte contre la désinformation est devenue un enjeu important pour Paris, notamment en raison des vulnérabilités de la société française. Ainsi, le RNS 2022 avance l’idée que la République française doit disposer d’un « large éventail d’options de réponse, au-delà de l’attribution publique, à l’image de ce qui se pratique dans le champ cyber ».

Cependant, de manière générale, le document semble un peu moins solide que son prédécesseur de 2017 et n’apporte pas grand-chose par rapport à l’Actualisation stratégique de 2021. Pourtant, compte tenu de l’évolution rapide de l’environnement sécuritaire sur le continent européen, et dans le reste du monde, nous pouvons nous attendre à la publication de tels documents tous les ans ou tous les deux ans pour suivre l’évolution des menaces.


L’originale de l’article a été publiée en anglais dans le magazine European Security and Defence (01/2023) et peut être aussi accessible en ligne.