La confrontation informationnelle : un nouveau concept russe ?.

Avec la publication de la nouvelle Stratégie de la sécurité nationale (SSN) russe en juin dernier, un nombre d’experts occidentaux ont commencé à parler de la « confrontation informationnelle ». Notamment, Michel Duclos de l’Institut Montaigne a publié un article intitulé « La stratégie de sécurité nationale russe 2021 : l’heure de la confrontation informationnelle » ou encore Sergey Sukhankin de la Fondation Jamestown qui a évoqué la confrontation informationnelle dans le cadre de l’utilisation de la société militaire privée russe Wagner.

Quoi qu’il en soit, le mot semble avoir plu. Alors la question se pose, est-ce que l’on peut parler d’un nouveau concept ou d’une nouvelle approche russe ?

Une réponse brève serait - non. Mais commençons par la définition de cette « confrontation informationnelle » mentionnée dans le document stratégique russe. Concernant la définition même de ce terme il existe une certaine confusion. Certains en Russie le voient comme une traduction adaptée du terme anglais « Information Warfare », alors qu’il n’existe pas d’une définition officielle donnée par les autorités russes. Seul le ministère de la Défense russe donne une définition tirée d’un dictionnaire encyclopédique militaire, qui la diffère de l’infoguerre. Alors, pour simplifier, on peut comprendre la confrontation informationnelle comme :

Une partie intégrante des relations et une forme de lutte interminable entre les puissances, où chacune cherche à infliger des dommages à l’ennemi en impactant son espace informationnel à travers des moyens majoritairement non-cinétiques.

Nous pouvons également ajouter que ce terme est très englobant et doit être compris avant tout dans le contexte stratégique, et surtout pas tactique.

La confrontation informationnelle dans les documents stratégiques russes

On peut trouver les références à la confrontation informationnelle encore au début du XXIè siècle, avec le Concept de la sécurité nationale de la Fédération de Russie dans sa rédaction de 2000 évoquant « la menace de déclenchement de la confrontation dans la sphère informationnelle ». Alors que le terme exact peut être relévé dans la SSN de 2009 qui note « l’augmentation de la confrontation informationnelle mondiale » avec la rédaction de 2015 qui ne va pas plus loin en se contenant d’évoquer « la confrontation croissante dans l’espace informationnel global influence de plus en plus la nature de la situation internationale ».

Deux autres types de documents stratégiques qu’il faut examiner sont : la Doctrine de la sécurité informationnelle (2000, 2016) et la Doctrine militaire (2000, 2010, 2014).

Concernant la Doctrine de la sécurité informationnelle on peut noter que la rédaction de 2000 évoque seulement la nécéssité de « contrer la menace de déclenchement de la confrontation dans la sphère informationnelle », qui utilise le même langage avec le Concept de la sécurité nationale la même année. Alors que la rédaction en vigueur depuis 2016 insiste sur « l’amélioration du système de sécurité informationnelle des forces armées de la Fédération de Russie, d’autres troupes, formations et organismes militaires, qui comprend les forces et les moyens de la confrontation informationnelle », ce qui fait écho avec la Stratégie de la sécurité nationale de 2021.

La Doctrine militaire de 2000 – première doctrine militaire à part entière après la chute de l’URSS en 1991 – caractérise la guerre moderne par, entre autre, une « confrontation informationnelle active » et note « l’aggravation de la confrontation informationnelle ».

Le document adopté dix ans après note « l’augmentation du rôle de la confrontation informationnelle », « le dévelopmment des forces et des moyens de la confrontation informationnelle » ainsi que la « mise en œuvre par avance de mesures de la confrontation informationnelle pour atteindre des objectifs politiques sans recours à la force militaire, et par la suite – dans l’intérêt de former une réaction favorable de la communauté internationale au recours à la force militaire ».

Quant à la Doctrine militaire en vigueur, elle semble éviter le terme et se limite seulement à une mention de ce terme de la façon suivante « dévelopmment des forces et des moyens de la confrontation informationnelle », que l’on a également pu retrouver dans sa rédaction de 2010 ou bien encore dans la Stratégie de la sécurité nationale en vigueur.

Comme nous avons pu le voir, le terme n’est pas du tout nouveau et peut être facilement retrouvé dans les documents stratégiques russes et tracé jusqu’au moins l’an 2000.

La guerre de l’information vs. la confrontation informationnelle

Comme il a déjà été noté, certains assimilent l’infoguerre à la confrontation informationnelle. Et malgré le fait que ce sont des termes qui décrivent les activités très proches, voire identiques, il existe néanmoins une petite différence. Avant tout, il faut comprendre que la guerre de l’information est un terme emprunté par Moscou, qui a été « importé » depuis les États-Unis après la guerre du Golfe. Alors que la confrontation informationnelle est un terme plutôt natif à la Russie.

Au niveau des termes, il faut également prendre en compte celui qui parle et le contexte. Par exemple, la Russie utilise le terme infoguerre afin de décrire ce qu’elle voit comme les activités étrangères à son encontre, alors que la confrontation informationnelle est un terme de la bureaucratie russe.

On voit également une progression car, au début des années 1990, l’infoguerre était plutôt considérée dans le contexte cinétique en Russie avec une progression vers quelque chose de plus global, plus stratégique qui dépasse le champ de bataille.

Par contre, si on compare la guerre de l’information (concept occidental) et la confrontation informationnelle (russe), on ne peut pas y mettre un signe d’égalité. Le cadre conceptuel russe est beaucoup plus large que celui de l’Occident. Par exemple, si on parle de l’infoguerre, et donc des opérations informationnelles dans l’approche occidentale, elles sont souvent encadrées dans le domaine cyber et se déroulent dans le cyberespace, touchant le numérique. Et la parution récente de la Doctrine militaire de lutte informatique d’influence (L2I) en France ne fait que le confirmer.

Or, la vision de l’information dans la réflexion stratégique russe est holistique. Elle intègre non seulement ces éléments, elle comprend les opérations d’influence, d’espionnage etc, l’information au sens large (qui dépasse les réseaux sociaux et l’Internet), mais, le plus important, s’étend également au-delà et inclue le domaine cognitif.

Donc, il faut retenir que pour les Russes, que l’on parle de l’infoguerre ou de la confrontation informationnelle, le plus important c’est l’information, alors que le cyber n’est qu’un outil. Au niveau de l’agence qui exécute, dans la logique russe, il ne s’agit pas de se limiter au ministre de la Défense ou à une unité ou une institution séparée, mais toutes les entités publiques et privées peuvent être amenées à travailler de concert afin d’achever un but. En outre, contrairement aux Occidentaux, pour Moscou ses activités ne sont pas limitées seulement à l’espace informationnel de l’autrui, mais également sont applicables à son propre espace informationnel.