Du contrôle réflexif.

Dans les démocraties, l’opinion publique se trouve au coeur du fonctionnement même de la société et est un facteur majeur d’influence de la prise de décision par les autorités.

Cependant, l’opinion publique peut non seulement exercer une pression sur le gouvernement dans la prise de décision, mais le gouvernement peut également prendre des mesures afin de l’influencer pour appuyer sa décision ou créer un soutien pour une réforme.

Mais, avec l’arrivée du numérique et la prolifération massive d’Internet, l’opinion publique peut être façonnée de l’extérieur, notamment par des puissances étrangères.

La partie « non-militaire » au sens conventionnel de la guerre de l’information a pour but d’influer sur l’opinion publique d’un pays cible, et par conséquent, d’influencer la prise de décision dans les démocraties. Il serait, donc, important d’examiner sa partie intégrale – le contrôle réflexif (рефлексивное управление).

Les racines du contrôle réflexif

Vladimir Lefebvre Vladimir Lefebvre, psychologue et mathématicien soviétique et américain, est considéré comme le « père » du contrôle réflexif et l’a théorisé dans les années 1960.

Il l’a défini comme : « le processus dans lequel l’un des adversaire transmet à l’autre les bases pour la prise de décision ». Au début, le contrôle réflexif n’a été considéré qu’à des fins militaires.

Globalement, on distingue quatre périodes générales de développement de la théorie du contrôle réflexif, notamment :

  1. recherche (début 1960 jusqu’à la fin des années 1970) ;
  2. axée sur la pratique (fin 1970 début 1990) ;
  3. psychologique et pédagogique (début vers mi 1990) ;
  4. psychosociale (à partir de la fin des années 1990).

Cependant, malgré le fait que Vladimir Lefebvre a eu son idée vers 1963-1964 dans un cadre scientifique, elle a été également reprise par les fonctionnaires du KGB et a débouché vers un rapport secret de Panov déjà en 1968.

Selon Lefebvre, la théorie du contrôle réflexif est devenu un sujet « secret » juste après la parution du rapport de Panov. Mais il n’a pas été le seul à travailler dessus. Parmi les personnes ayant travaillé sur ce sujet on peut nommer V. Lepsky, D. Pospelov, V. Bourkov du côté civil, et D. Kontorov, V. Drouzhynine, S. Leonenko, M. Ionov du côté militaire.

D’ailleurs, d’après Drouzhynine et Kontorov, le contrôle réflexif est construit en deux parties : a) réflection – le concept psychologique, et b) contrôle – le concept purement cybernétique.

D’après eux, le contrôle de l’ennemi comprend :

L’influence des décisions de l’ennemi à travers l’utilisation des connaissances profondes de sa politique, idéologie, doctrine militaire, objectifs, l’état de ses forces, organisation, psychologie, les qualités du personnel clé, ses relations mutuelles, et l’état émotionnel

Cependant, vers les années 1960-1970 le cybernétique a été très à la mode en URSS et, donc, nous pouvons présumer, que cela a massivement influencé leurs écrits.

Une autre chose qui est primordiale à noter, la théorie du contrôle réflexif ne pourrait pas être possible sans des notions telle que la désinformation ou encore la maskirovka. Car sans la communication d’informations fausses, tout contrôle réflexif ne pouvait exister.

En revanche, si au début le contrôle réflexif était vu plutôt comme un outil dans un conflit armé, avec le temps et l’émergence des technologies modernes, cette théorie a reçu un deuxième souffle dans le cadre du volet « non-militaire » de la guerre de l’information.

Comment ça marche ?

Si l’on simplifie les choses, il s’agit tout simplement de provoquer ou forcer son adversaire à prendre des décisions qui seraient basées sur l’information (vraie et fausse) spécialement conçue afin de le guider vers une décision finale prédéterminée par la partie qui exerce le contrôle réflexif. Ceci est valable à la fois dans le cadre militaire et politique.

Le contrôle réflexif est un processus de transmission intentionnelle de certaines informations à l’adversaire, qui influenceront la prise de décision de cet adversaire conformément aux informations transmises - capitaine (OF-5) russe F. Tchaoussov, 1999

Cependant, beaucoup d’éléments rentrent en jeu afin qu’un tel contrôle puisse aboutir au succès.

D’après S. Leonenko, afin de mener à bien le contrôle réflexif, une étude approfondie de son adversaire, de ses idées et concepts, est nécessaire. Il évoque un certain « filtre » à travers lequel toute information du monde extérieur passe.

Ce « filtre » peut être considéré comme les capacités intellectuelles, de réflexion, connaissance de l’adversaire, l’expérience, etc. qui aide à distinguer l’information nécessaire de celle qui n’a aucune importance, ou encore les données vraies des fausses.

Un autre spécialiste dans ce domaine, qui évoquait le contrôle de l’ennemi au lieu du contrôle réflexif, était Mikhail Ionov.

Il a identifié quatre méthodes de transmission de l’information à l’ennemi afin d’arriver à un contrôle réflexif à son égard :

  1. La pression par la puissance qui comprend, entre autre, la démonstration de la force, les attaques psychologiques, l’ultimatum, la menace de sanctions etc ;
  2. Les techniques de présentation de l’information fausse sur la situation qui comprend la maskirovka, bluff d’armes, provocation de l’ennemi vers la recherche de nouvelles directions d’escalade ou de résolution du conflit etc ;
  3. L’impact sur l’algorithme de la prise de décision de l’ennemi qui comprend la publication d’une doctrine délibérément déformée, l’impact sur les éléments du commandement et les personnes clés de l’ennemi à travers la transmission des données situationnelles fausses etc ;
  4. Le changement du temps de la prise de décision qui peut être effectué à travers le début inattendu des hostilités etc.

Même s’il considérait le contrôle réflexif dans le cadre militaire, nous pouvons imaginer qu’un nombre des situations (méthodes) décrites peut être également applicable dans le domaine civil.

Le contrôle réflexif chez Komov

Sur les pages de ce blog nous avons déjà évoqué le colonel soviétique et russe Komov, mais il est encore une fois important de le faire.

Dans ses écrits il divisait la guerre de l’information en trois catégories, y compris la catégorie intellectuelle. Cette catégorie comprend, d’après lui, plusieurs éléments ou méthodes, notamment :

  1. distraction – la création d’une menace réelle ou fausse à l’endroit critique du déploiement des troupes de l’adversaire ;
  2. surcharge – l’envoie d’une grande quantité d’informations contradictoires à l’ennemi ;
  3. paralyse – la création des perceptions de menaces spéciales aux intérêts vitaux ou les endroits les plus faibles de l’adversaire ;
  4. épuisement – forcer l’ennemi à entreprendre des actions inutiles afin de faire gaspiller à ses troupes ressources et forces ;
  5. ruse – la provocation dans le but de forcer l’ennemi de redéployer ses troupes dans un endroit menacé (faussement) au moment préparatif des hostilités ;
  6. scission (désintégration) – semer la discorde au sein de la société de l’ennemi ou dans la coalition ;
  7. réconfort – la réduction de vigilance qui peut être illustrée, par exemple, par faire passer les préparations de l’offensive pour les exercices militaires planifiés ;
  8. intimidation – la création d’une image de la supériorité ;
  9. provocation – l’imposition à l’ennemi des actions bénéfiques pour le camp allié ;
  10. inculcation – la transmission à l’adversaire de l’information juridique, idéologique, morale ou autre qui peut le forcer à entreprendre une décision bénéfique à l’initiateur. Ici nous entendons également le chantage.
  11. pression – la dissémination de l’information qui discrédite le gouvernement aux yeux de la population.

Le colonel Komov reste l’un des théoriciens les plus avancés, à mon avis, de la guerre de l’information.

Le contrôle réflexif ≠ la guerre de l’information

Malgré le fait que le contrôle réflexif ressemble beaucoup à ce que nous entendons dans les médias ou le discours politique sous le terme de guerre de l’information, on ne peut en aucun cas mettre un signe d’égalité entre les deux.

Il existe également des chercheurs occidentaux qui parlent du contrôle réflexif comme une véritable guerre de l’information. Voire plus, récemment je constate une certaine compétition, à qui donnera le terme le plus « original » aux activités russes dans le domaine informationnel.

Personnellement, je maintiens que le contrôle réflexif n’est qu’un « outil » de la guerre de l’information. Il existe un lien entre le contrôle réflexif et les opérations informationnelles, qui à leur tour font partie intégrale de la guerre de l’information.

Il est évident que la guerre de l’information est un concept beaucoup plus large qui comprend non seulement des activités dans le domaine « informationnel », mais également dans le domaine purement militaire (ex. guerre électronique).